Insight : le principe de psychologie qui vous fera dire eurêka

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Un insight, c’est comme un beau cadeau.

Imaginez, ça sonne à la porte. C’est le postier, il vous a apporté un colis. Vous signez et rentrez chez vous pour l’ouvrir. Et là surprise, un beau cadeau et non des moindres : une idée.

Oui, vous avez bien lu. Vous venez de recevoir une idée inattendue en cadeau. Ça vous surprend ?

Pourtant, c’est ce que nous offre notre cerveau quand on a un insight. Il nous offre une idée inattendue, toute prête et lumineuse. L’idée arrive alors qu’on ne s’y attend pas1. Comme le colis.

Mais plus basiquement, l’insight c’est cet éclair de génie qui va jusqu’à pousser des scientifiques à courir nus dans la rue, en criant eurêka. Enfin, c’est ce que dit la légende à propos d’Archimède. C’est pour cela, qu’on parle d’effet eurêka d’ailleurs. On parle également d’épiphanie ou d’illumination pour désigner ce mystérieux événement.

Mais n’imaginez pas qu’un insight s’applique forcément à des idées extraordinaires. Des idées simples peuvent être le fruit d’un insight. Un exemple ? Lisez ces mots sur l’image, et essayez d’en déduire une expression.

Dingbat : chaus le moral settes

Ou celui-ci :

Dingbat : chapeau

Ces montages de mots sont des dingbats. C’est le genre de jeu dans lequel l’insight est efficace. Dans certaines circonstances, une résolution méthodique ne fonctionne pas2. On trouve d’un coup… Ou pas.

Et ça s’applique à de nombreux domaines. Que ce soit pour une idée d’entreprise ou de roman ; pour un problème de rangement ou d’eau potable dans les pays pauvres, les insights sont une valeur sûre.

Et justement, ça ne vous surprend pas vous ? Par quel mystère notre cerveau peut fournir une idée toute faite ? Notre cerveau nous ferait-il des cachoteries ? Résoudrait-il le problème à notre insu ?

Dans ce post, je vais mener l’enquête et lever un peu le voile sur ce mystère, études à l’appui. Je l’agrémenterai d’énigmes et d'anecdotes, et pour finir je vous livrerai des pistes pour vous faciliter l’apparition des insights.

Et juste avant de commencer, la réponse au premier dingbat était “avoir le moral dans les chaussettes” (“le moral” était mis au milieu du mot chaussettes). La deuxième réponse était “chapeau bas” (le mot chapeau est en bas de l’image).

Un phénomène qui s’étudie

L’insight se voit dans notre cerveau.

Lorsqu’une personne trouve une solution par insight, certaines zones s’activent3. Notre cerveau produit également des bouffées de monoxyde d’azote4,5, qui ont un effet relaxant.

Mais le plus étrange, c’est que nous sommes incapables de prévoir ces moments eurêka6. C’est comme si notre cerveau cachait bien son secret et qu’au dernier moment il criait : surprise. Ce n’est probablement pas pour rien que l’ampoule est le symbole de l’insight (et le symbole d’Holographik au passage) comme on peut en voir dans les BD. C’est comme si tout s’éclairait d’un coup. Avant rien, puis après : lumière !

Mais alors comment les scientifiques étudient ce phénomène si imprévisible ?

Ils utilisent bien souvent des rébus ou des énigmes. Comme cette énigme. Vous avez 8 pièces7, dont l’une est une contrefaçon. Vous avez à votre disposition une balance à plateaux et devez la détecter avec le moins de pesées possibles.

Enigme des 8 pièces

Il existe une version légèrement plus élaborée avec, non plus 8 pièces, mais 9 lingots. Le problèmes est identique et vous pouvez consulter la réponse ici.

Première explication aux insights

Je vais commencer à lever le voile sur les insights. Et pour cela, je vais vous parler de verres d’eau.

Prenez un verre d’eau large, rempli d’eau. Vous le transvasez complètement dans un deuxième verre, cette fois-ci fin et haut.

Y avait-t-il plus d’eau dans le premier verre, ou y en a-t-il plus maintenant dans le second ? Ce n’est pas une question piège. Les adultes ne se trompent habituellement pas sur cette question et répondent correctement : il y en a autant avant qu’après. Mais pour les enfants de 2 à 6 ans, c’est une autre histoire.

Pour eux, il y en a plus dans le verre haut, car l’eau monte plus haut. C’est un automatisme de pensée. C’est vrai que souvent dans la vie, quand il y en a “plus haut”, c’est qu’il y en a “plus”. Mais l’enfant en fait un raccourci automatique. Dès que c’est plus haut, il pense qu’il y en a plus8. Et ce, même si c’est illogique.

Verres d'eau, expérience de Jean Piaget

Jean Piaget avait déjà décrit ce principe9 mais il s’est trompé sur la raison de cette erreur. Jean Piaget croyait qu’il y avait des stades d’acquisition des compétences chez l’enfant. Mais il en est tout autrement.

Olivier Houdé a pu montrer que l’automatisme subsiste quand l’enfant grandit. Il a toujours l’impression que le verre haut, a plus d’eau… Mais alors d’où vient la différence ? C’est simple, il devient capable de résister à cet automatisme. Il est capable de court-circuiter cet automatisme, pour réfléchir simplement : il n’y a pas eu d’eau perdue, il y a donc autant d’eau avant qu’après.

Mais ne croyez pas qu’en tant qu’adulte, vous coupez à ce genre de problème. Tout le monde peut être victime de ses automatismes. Et c’est ça qui pourrait expliquer le caractère soudain de l’insight. D’un coup notre automatisme est déjoué, et nous accédons d’un coup à la solution.

Reprenons notre verre d’eau pour imager le principe. L’enfant insiste et trouve qu’il y a plus d’eau dans la grand verre. C’est son automatisme qui parle. Et tant que l’automatisme a la main, l’enfant ne démordra pas. Mais si d’un coup, il réussit à résister à l’automatisme, il aura un insight. Il aura d’un coup le sentiment qu’il a tout compris. Il pourra alors s’écrier “eurêka, mais oui c’est ça, il y a autant d’eau dans un verre que dans l’autre”.

En substance, c’est ça un insight.

Enfin, c’est une des explications. On verra plus loin, qu’il en existe une autre, que je trouve complémentaire à celle-ci d’ailleurs.

Une autre expérience milite pour cette hypothèse. Et pour cela, voici de nouveau une énigme.

Vous avez à votre disposition une boîte d’allumettes, une bougie et des punaises. Vous devez accrocher la bougie sur un tableau en liège, et l’allumer sans que la cire ne coule sur la table en dessous. Comment vous y prendre ?

N’hésitez pas à arrêter votre lecture, je donne des indices et la solution dans la suite.

Vous ne voyez pas de solution ?

Et si je vous disais que vous exploitez mal la boîte d’allumettes ? Vous l’utilisez mal, parce que vous avez une idée préconçue sur l’utilisation de cette boîte. Et oui, vous avez utilisé des tas d’allumettes dans votre vie, c’est devenu un automatisme. On parle également de fixité fonctionnelle10,11. C’est à dire qu’on a du mal à envisager qu’un objet puisse avoir plusieurs usages.

Et maintenant ? Toujours pas ?

Avez-vous pensé à utiliser la boîte d’allumettes comme receptacle ? Vous la punaisez sur le tableau en liège, vous posez la bougie à l’intérieur. Voilà, vous pouvez l’allumer.

Et cela ne s’arrête pas là. Selon une autre étude12, plus la mauvaise stratégie est patente, moins les gens réussissent à résoudre le problème. Ce n'est donc pas tant trouver la solution qui importe, qu'arrêter de se tromper.

Deuxième explication aux insights

Il existerait une autre raison aux insights. Une raison surprenante et contre-intuitive.

Nous avons l’impression d’être aux commandes de notre cerveau. Et si ce n’était pas complètement le cas ?

Vous avez peut-être entendu parler que certaines activités du cerveau n’étaient pas gérées consciemment ? Par exemple, votre cerveau accélère vos battements cardiaques pendant un moment gênant.

On est prêt à l’accepter pour toute activité de “bas niveau”. Nous n’avons pas conscience de la quantité d’opérations que cela demande pour coordonner l’ensemble de nos muscles, pour prendre un verre d’eau ; nous n’avons pas conscience de tous les traitements requis pour reconnaître un visage ou distinguer le rire d’un ami dans la foule. Certes.

Mais qu’en est-il des activités de haut niveau. Ne pourrait-il pas exister une intelligence inconsciente ? Une intelligence qui travaille à notre insu pendant que nous classons des mails ou regardons les nuages ? Certains travaux vont dans ce sens13.

En voici une. Des chercheurs ont demandé à des volontaires d’inventer des noms de pâtes. Un groupe pouvait y réfléchir pendant 3 minutes, alors qu’un autre devait participer à une activité prenante. Et c’est bien ce dernier groupe qui a eu les idées les plus originales14.

Pendant l'activité prenante, les participants ne pouvaient pas chercher consciemment de nouvelles idées. Pourtant au vu de la qualité de leurs trouvailles, on peut en déduire que c'est leur inconscient qui a travaillé. Et ce de manière plus efficace qu'un travail conscient.

Comment faciliter l’apparition d’un insight ?

Venons-en aux solutions. Comment faciliter l’apparition des insights ?

Il y a trois approches.

La première approche consiste à entraîner votre cerveau, paradoxalement, en apprenant à être plus conscient. Pleinement conscient.

Des chercheurs estiment que les personnes qui ont une bonne aptitude de pleine conscience, ont plus facilement des insights15. Et bien sûr cette capacité se travaille avec une technique de méditation largement étudiée par la science : la méditation de pleine conscience16.

La pleine conscience est la conscience obtenue par l’attention que l’on porte délibérément, dans l’instant et sans jugement, aux choses telles qu’elles sont
Tiré du livre Méditer pour ne plus déprimer17

Pour méditer, il suffit de vous asseoir, de fermer les yeux et de vous concentrer sur votre souffle par exemple. Dès que vos pensées vagabondent, notez-le sans vous juger, et retournez à la conscience de votre souffle.

Pour en savoir plus, voici un article détaillé de Cerveau & Psycho sur la pleine conscience, par Christophe André.

La deuxième approche est de prendre conscience de nos automatismes de pensée. En effet, quand on bloque, c’est bien souvent que nous avons des idées préconçues. Bien souvent, on reste coincé sur une mauvaise solution. Alors prenez votre mauvaise piste, et détaillez-là précisément. En étant conscient, vous pourrez la critiquer.

On l’a vu précédemment, l’automatisme empêche l’insight. Et quelle est la meilleure manière de lutter contre un automatisme ? C’est d’en prendre conscience et d’y résister18.

Un exemple.

Vous souhaitez fixer une étagère de manière originale, mais vous bloquez sur des idées banales. Comment est l’étagère dans votre tête ? Vissée au mur ou sur 4 pieds, bien droite, en bois, etc.

Maintenant, critiquez ces idées. Envisagez des étagères qui contreviennent à cette description. C’est de cette façon que vous pouvez imaginer d’utiliser une étagère qui n’est ni droite ni vissée au mur. C’est ainsi que fonctionne une échelle murale. Voyez plutôt :

Dessin d'échelle murale

Si vous voulez en savoir plus, j’ai déjà traité du sujet dans mon post sur la sortie du cadre.

Maintenant, la troisième approche.

Selon le modèle de créativité de Wallas, il existe 4 phases dans le processus créatif :

  • la préparation
  • l’incubation
  • l’insight
  • la vérification

Pendant la phase de préparation, il s’agit d’étudier le problème consciemment.

La phase d’incubation, elle, consiste principalement à s’éloigner du problème. Elle est génératrice d’insights19,20.

Mais pour mieux “incuber”, voici ce que vous pouvez faire.

J’ai déjà traité du sujet, une simple pause de 5 minutes peut faire l’affaire pour trouver votre muse. Si vous bougez un peu, avec de la marche par exemple, c’est encore mieux21. Et si vous le faites en rêvassant22, vous avez tous les ingrédients pour une bonne incubation.

En résumé :

Résumé de la méthode pour l'incubation des idées

Sachez lâcher prise

Les recherches sur l’insight nous apprennent qu’il faut savoir lâcher prise.

Tout ne se résume pas à la force de notre travail conscient et acharné. Tout ne se contrôle pas. Alors, ouvrez les vannes aux rêveries, acceptez l’idée qu’on peut trouver des solutions en se reposant.

Non pas qu’il faille rejeter l’effort, mais plutôt qu’il faille le compléter. Tout comme le sommeil complète la veille.

Alors ne critiquez pas quelqu’un qui rêvasse à la fenêtre, allez plutôt le rejoindre ! Et qui sait, vous goûterez peut-être ainsi aux joies de l’épiphanie !

1 : Intuition in insight and noninsight problem solving
2 : Differentiating insight from non-insight problems
3 : Neural correlates of the “Aha” experiences: Evidence from an fMRI study of insight problem solving
4 : The placebo effect and relaxation response: neural processes and their coupling to constitutive nitric oxide
5 : Le principe de l'étincelle de Herbert Benson, William Proctor
6 : Intuition in insight and noninsight problem solving
7 : Cette énigmes est utilisée dans cette étude : Dynamics and constraints in insight problem solving.
8 : Pour la source, le fichier est à télécharger (provenance du fichier : https://cyberlearn.hes-so.ch) : Le stade préopératoire de Piaget
9 : Un monde sans invariance quantitative
10 : Introduction à la psychologie cognitive, éditions De Boeck Superieur 2018, par Patrick Lemaire et André Didierjean, p. 296
11 : On problem-solving.
12 : Dynamics and constraints in insight problem solving
13 : Understanding unconscious intelligence and intuition: “blink” and beyond
14 : Where creativity resides: The generative power of unconscious thought
15 : Stepping out of history: Mindfulness improves insight problem solving
16 : From a state to a trait: Trajectories of state mindfulness in meditation during intervention predict changes in trait mindfulness
17 : Méditer pour ne plus déprimer : la pleine conscience, une méthode pour vivre mieux écrit par Mark Williams, John Teasdale, Zindel Segal et Jon Kabat-Zinn, éditions Odile Jacob août 2009, p.73
18 : Do We Need Inhibitory Control to Be Creative? Evidence From a Dual-Task Paradigm
19 : Incubation in Insight Problem Solving
20 : Getting into and out of mental ruts: A theory of fixation, incubation, and insight.
21 : The effect of stand-biased desks on academic engagement: an exploratory study
22 : Inspired by Distraction, Mind Wandering Facilitates Creative Incubation